Théâtre
"Par Biloxi 48. Mise en scène
Christine Delmotte Avec Pietro Pizzuti, Jean-Claude Derudder, Tshilombo
Imhoteb. Imaginez la rencontre de Sigmund Freud et d'un tirailleur
sénégalais Yoruba . Que vont-ils se dire? Cette confrontation
de deux cultures, cette incroyable rencontre entre le fondateur
de la psychanalyse et le guérisseur africain aurait influencé
tout l'avenir de la psychanalyse. Un pan entier de la passionnante
épopée de Freud . Une étrange aventure écrite
avec humour, originalité et une provocation du propos qui
nous tiennent en haleine jusqu'au bout."
Théâtre de la Place des Martyrs
Place des Martyrs 22
1000 Bruxelles
Du 12 novembre au 18 décembre
2004 (les dimanches 21 novembre et 5 décembre). Mardi à
19h, du mercredi au samedi à 20h15 et dimanche à 16h
Prix:
. Adultes: € 14 - € 12
. Etudiants (26 ans): € 9 - € 7,50
. Seniors (60 ans): € 11,50 - € 10,50
. Article 27: € 5
Réservations et infos: Tél.:
02/223 32 08 - Fax: 02/227 50 08 (du mardi au vendredi de 11h à
18h et le samedi de 14h à 18h) en mentionnant le numéro
de code repris sur votre Bon Temps Libre jaune pour profiter de
cette offre.
E-mail: theatre.martyrs@busmail.net
"L'histoire se déroule
en 1919. Sandor Ferenczi vient rendre visite à Sigmund Freud,
à Vienne. En passant à l'hôpital militaire,
il rencontre un patient africain, tirailleur sénégalais,
mutique, manifestement victime d'une névrose de guerre. Ferenczi
convainc Freud de recevoir cet africain chez lui pour vérifier
sur un “primitif” la validité universelle des
grands concepts psychanalytiques comme le complexe d'Œdipe.
Freud se laisse convaincre et c'est ainsi que commence une étrange
aventure. Un événement inattendu va contraindre Freud
à faire un choix qui modifiera tout l'avenir de la psychanalyse.
Un texte drôle, dramatique et tendre qui évoque aussi
tous les problèmes posés par l'extension des théories
psychanalytiques aux populations non-occidentales.
avec (entre autres) Pietro Pizzuti, Jean-Claude Derudder, Tshilombo
Imhoteb
au Théâtre des Martyrs [place des Martyrs, 22 - 1000
Bruxelles]"
La damnation de Freud
Imaginez la rencontre de Sigmund
Freud et d’un tirailleur sénégalais Yoruba nommé
Ekudi… Cette étrange rencontre entre le fondateur de
la psychanalyse et un apprenti guérisseur et sage venu d’Afrique
aurait-elle pu influencer tout l’avenir de la psychanalyse?
« La damnation de Freud » est une œuvre de «
scientifiction », une pièce de théâtre
écrite conjointement par Isabelle Stengers, philosophe des
sciences (ULB), Tobie Nathan, ethnopsychiatre, et Lucien Hounkpatin,
psychologue clinicien béninois. Cette pièce teintée
d’humour mais aussi d’une bonne dose de provocation
sera jouée dans la grande salle du Théâtre des
Martyrs par la Cie Biloxi 48. La mise en scène est signée
Christine Delmotte et parmi les interprètes, l’on retrouvera
Pietro Pizzuti, Jean-Claude Derudder, Tshilombo Imhoteb…Du
12 novembre au 18 décembre.
Infos: 02 223 32 08
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Théâtre :
Freud et le guérisseur yoruba
par Philip Tirard
"Voici du théâtre
d'idées comme on l'aime: intelligent avec humanité,
profond
avec humour. Christine Delmotte réussit un excellent spectacle.
Ce n'est pas vraiment là qu'on
attendait Isabelle Stengers. Philosophe
spécialisée en épistémologie, truchement
attitré d'Ilya Prigogine, alter-mondialiste à ses
heures, elle a écrit en collaboration avec l'ethnopsychiatre
français Tobie Nathan et le psychologue
béninois Lucien Hounkpatin une
pièce sur le père de la psychanalyse, Sigmund Freud.
A l'épreuve de la scène, «La
Damnation de Freud» s'avère une oeuvre riche,
dense et brillante, offerte à plusieurs niveaux de lecture
et généreusement ouverte au spectateur.
Savants et «sauvage»
Dans la grande salle du Théâtre
de la place des Martyrs, Christine Delmotte
en a assuré une mise en scène à la fois claire,
dépouillée - les chaises et les tapis de la scénographie
de Nathalie Borlée font songer à «l'espace vide»
de Peter Brook - et très construite, avec une efficace utilisation
du «multimédia». Une partie importante de la
narration est ainsi prise en charge par des images filmées
du comédien Tshilombo Imhotep, par ailleurs également
présent sur la scène, dans le rôle du grand-père
de l'homme qui parle à l'écran.Si certains des personnages
et le contexte sont bien réels -nous sommes en 1919, dans
l'appartement de Freud à Vienne, où on le voit en
compagnie de deux de ses disciples, le Hongrois Sandor Ferenczi
et l'Anglais Ernest Jones - l'histoire est, elle, totalement inventée.
Les auteurs ont imaginé que Ferenczi amène à
Freud un tirailleur sénégalais mutique, souffrant
d'une névrose de guerre. Les deux médecins vont tenter
de vérifier sur ce «primitif», comme ils disent,
la validité des théories et des techniques psychanalytiques.
Cure des âmes
Or il s'avère que ce soldat «sénégalais»
est en réalité un guérisseur en provenance
de l'ethnie Yoruba, initié, dans son pays, à une pratique
ancestrale de cure des âmes. Il s'ensuit une passionnante
et parfois bouleversante rencontre entre magie et science, entre
la pensée «sauvage» - analogique, animiste, symbolique,
initiatique, etc. - et la rationalité occidentale.Cependant
la pièce entrelace habilement les fils de plusieurs trames
parallèles. A la fin des années 60, le descendant
béninois du guérisseur découvre sous nos yeux,
dans un fonds d'archives restées secrètes, le drame
qui s'est joué dans la maisonnée de Freud. Par ailleurs,
à la faveur d'un véritable suspense, nous apprenons
comment le mage africain a en quelque sorte accouché chaque
être du foyer où il était hébergé
de sa propre destinée.
Une autre science de l'être
Le spectacle est étayé par une solide distribution.
Jean-Claude Derudder incarne un Freud
plein d'une intelligence et d'une autorité, mais aussi d'un
orgueil confinant au solipsisme, qui le mènent inéluctablement
à la «damnation» évoquée dans le
titre de la pièce. Colette Emmanuelle
joue les épouses aimantes et intuitives, Ana
Rodriguez est Anna Freud, fille et dépositaire malgré
elle de l'héritage du père. La sensibilité
vibrante de Pietro Pizzuti projette l'image
d'un fidèle mais fragile Ferenczi. Maximilien
Herry campe un Ernest Jones pragmatique, ambitieux et étroitement
rationaliste. Et puis il y a Tshilombo Imhotep,
particulièrement attachant dans le double rôle d'Ekudy
et de son petit-fils chercheur universitaire.
Emouvante mise à l'épreuve de la puissance du verbe,
pénétrante réflexion sur la place de la tradition
dans la pensée, mise en cause radicale des excès de
la rationalité et de l'ambition, «La
Damnation de Freud» pose l'utopie d'une science de
l'être qui réconcilierait spiritualité et savoir.
Ce beau conte pour grandes personnes, cette «scientifiction»,
comme l'appelle Isabelle Stengers, mérite assurément
d'être vue par toute personne qui prétend s'intéresser
d'un peu près à la spécificité de l'animal
humain.
Bruxelles, Théâtre de la place
des Martyrs, jusqu'au 18 décembre. Tél. 022233208.
© La Libre Belgique 2004
|
par
Roger Simmons dans Cinemaniacs
La damnation de Freud représentations
le mardi à 19h -- du mercredi au samedi à 20h15--
les dimanches 21/11 et 05/12 à 16h. Théâtre
de la place des Martyrs (Grande salle)
place des Martyrs 22 - 1000 Bruxellesdu 12/11/2004 au 18/12/2004
Réservations : 02/ 223 32 08
Prix des places : de 7,50 à 14 €
La scène se déroule à la
fois une nuit de septembre 1969 à Washington, aux archives
Freud, et dans le cabinet de Sigmund Freud à Vienne, en septembre
– octobre 1919.
Christine Delmotte , initiatrice du projet et
metteuse en scène , n’a pas voulu faire de cette «
pièce-débat » une reconstitution historique.
Sa réalisation se veut respectueuse de l’état
d’esprit qui se dégage de la pièce.
Christine Delmotte ( metteuse en scène)
: Tout est écrit et les faits rapportés sont de pure
fiction. Une fantastique fantaisie écrite par Isabelle Stengers,
Tobie Nathan, Lucien Hounkpatin et Isabelle Stengers.( texte publié
par « les Empêcheurs de penser en rond » aux éditions
du Seuil)
Isabelle Stengers : Dramatiser , c’est
s’engager dans la fiction, et plus précisément,
dans ce cas, dans ce que , avec quelques autres , j’ai choisi
de nommer ce débat « scientifiction » ; c’est
se brancher sur un événement historique réel
pour le dramatiser , c’est réinventer l’Histoire
pour lui donner une nouvelle importance.
C’est la rencontre imaginaire de Sigmund Freud et d’un
tirailleur sénégalais yoruba. Que vont-ils se dire
? . Cette confrontation de deux cultures, cette incroyable rencontre
entre le fondateur de la psychanalyse et du guérisseur africain
aurait influencé tout l’avenir de la psychanalyse.
Comment se présente la pièce-débat
?
1919. Sigmund Freud, sous l’impulsion de Sandor Ferenczi ,
Hongrois, disciple de Freud, reçoit dans son cabinet viennois
un tirailleur sénégalais rescapé de la grande
guerre. Mondiale 14-18 Commence alors une extraordinaire aventure
thérapeutique, culturelle et scientifique…
Quand on pense à l’intérêt
scientifique que présente un tel cas! On pourrait étudier
son psychisme, vérifier si la technique psychanalytique marche
dans son cas…Une névrose traumatique chez un primitif…Est-ce
seulement possible ?
1969. Gabriel Babatundé , chercheur béninois
, petit-fils du tirailleur qui fait des recherches aux Archives
Freud à Washington , nous donne à voir cette fascinante
histoire sous un regard nouveau.
Christine Delmotte a procédé à une double vision
du propos : l’une en images filmées et projetées
sur grand écran, et l’autre à un dialogue échangé
sur scène entre les personnages.
Christine Delmotte ( metteuse
en scène) : Il s’agit bien d’un texte de théâtre
qui rend au débat scientifique son évidence humaine.
Beaucoup de questions se posent parmi lesquelles:« Comment
guérir un primitif ? » ( le sénégalais
est un primitif , c’est ainsi que l’on considérait
les africains au début du 20 ème siècle)
Il est bon – avant de voir ce spectacle- de lire (ou relire)
quelques pages sur la psychanalyse pour entrer plus facilement dans
le sujet proposé par Christine Delmotte. Si on n’y
entre pas dès le début , on risque fort de se perdre
en cours de route… scientifique …
Les six acteurs sont très justes et très vrais dans
leurs personnages : Jean-Claude Derudder
(Freud), Pietro Pizutti(Ferenczi- Hongrois, disciple de Freud)et
Maximilien Herry (Ernest Jones , disciple de Freud), Colette Emmanuelle
( Martha Freud , l’épouse de Freud , petite- fille
du grand rabbin de Hambourg- Isaac Bernays) ) Ana Rodriguez (Anna,
fille de Sigmund et Martha), Tshilombo Imhotep ( Ekudi - tirailleur
sénégalais dans l’armée française
d’ethnie yoruba, et Gabriel Babatundé , chercheur béninois
, petit fils d’Ekudi).
La scénographie propose un décor dénudé
de tout objet. Seules en scène : six chaises qui désignent
le fauteuil d’analyste. Le bureau de travail viennois de Freud
est dessiné à la craie sur le sol.
Donc, à partir de ce choix de « scientifiction »
et la présentation des personnages, , il faut se laisser
prendre par l’histoire !
Christine Delmotte : La bande son est essentielle, jouissive comme
les images sur le grand écran, fixé en fond de scène.
Une tentative de recomposer le passé à partir d’archives
sonores.
J’ai choisi une musique juive (cérémonies yorubas)
des ambiances de villages africains , des sons suggérant
la guerre 1914-1918 , la vraie voix de Freud , des chansons d’Yvette
Guilbert…
J’ai également sélectionné des textes
et dessins de Freud, des extraits de films d’époque,
des photos du Bénin et de ses pratiques divinatoires.
« La damnation de Freud » en nous révélant
cette confrontation scientifique entre un monde à univers
unique et un monde à univers multiples , nous raconte l’approche
de différentes réalités d’une autre manière.
Une pièce difficile mais intéressante,
écrite par
Isabelle Stengers(philosophe des
sciences à l’ULB, qui récemment s’est
intéressée à l’hypnose) et a écrit
entre autres :« Hypnose, entre magie et science »),
Tobie Nathan (docteur en psychologie et docteur ès lettres
et sciences humaines, créateur de la première consultation
d’ethnopsychiatrie en France en 1979 et fondateur du Centre
Georges Devereux- centre universitaire d’aide psychologique
aux familles migrantes),
Lucien Hounkpatin ( psychologue clinicien , maître de conférences
à l’Université de Paris 8, spécialiste
de psychopathologie et techniques thérapeutiques dans le
sud du Bénin)
Trois personnalités qui se
devaient de nous révéler leurs connaissances, et de
nous éclairer sur tous ces problèmes difficiles, ardus
parfois mais importants pour la science et pour l’être
humain ! Christine Delmotte a fait ici un excellent travail de recherches
et de direction d’acteurs.
Roger Simons
|
"Babatundé(chercheur
béninois, petit fils d’Ekudi) : Si les psychanalystes
savaient ce que contiennent les archives Freud, ce n’est pas
un nègre qu’ils choisiraient pour gardien de nuit,
c’est un commando de Marines.
Mais comment auraient-ils pu se douter que quelque part au Bénin,
dans le yoxo…
Vous ne savez pas ce qu’est un yoxo, n’est-ce pas, vous
les universitaires, si fiers d’avoir permis à un petit
Béninois de partager les lumières de la science. Vous
auriez été effrayés, n’est-ce pas, de
me voir agenouillé dans le yoxo, la case des morts, de me
voir mourir mon grand père, devant son assányi …
Vous auriez hurlé à la superstition… Comment
auriez-vous pu soupçonner..."
( assanyi : emblèmes de morts promus au statut d’ancêtres)

"Anna Freud : Le Docteur Ferenczi
est là avec quelqu’un…un homme noir…
Sigmund Freud : Oui oui ! Vas , toi…Entrez docteur Ferenczi
, entrez ! Alors , comment est-il aujourd’hui ?
Sandor Ferenczi : Son état
est stationnaire. Il est toujours aussi mutique…Voilà
trois jours qu’il a la fièvre. On craint une atteinte
organique. Ce tyran de Schumächer veut le trépaner…
Sigmund Freud : Alors, nous devons faire vite…sinon ils nous
l’abîmeront et nous ne pourrons plus rien en faire.
Sandor Ferenczi : Comment allons-nous procéder ?
SigmundFreud : L’hypnose, l’hypnose, bien sûr
! Nous l’endormons puis nous lui suggérons de se réveiller
en parlant…et l’affaire est dans le sac…
Sandor Ferenczi : C’est une bonne idée, Professeur
puisque la suggestion c’est ce dans quoi baignent les primitifs…
Sigmund Freud : Il me semble même avoir écrit il y
a longtemps , dans « Le Traitement psychique » je crois
, que l’hypnose n’était jamais qu’une forme
perfectionnée de ce que font tous les sorciers et faiseurs
de miracles…
Christine Delmotte : Ecrire «
La damnation de Freud », c’est parier pour une époque
, la nôtre , où peut-être Freud aurait pu oser
un autre choix…
Daniel Scahaise ( directeur du Théâtre de la place
des Martyrs) : Pour moi, cette pièce , une pièce-
débat comme vous l’avez souligné, est une étrange
aventure écrite avec humour , d’une certaine originalité
mais aussi une provocation du propos qui nous tient en haleine jusqu’au
bout…
Sigmund Freud : Cher ami Ferenczi,
écoutez-moi bien… Je vais vous parler franchement,
je vais vous dire ce que je n’ai jamais dit à personne
(à voix basse) Ferenczi, je doute de la psychanalyse.
Sandor Ferenczi :La belle affaire! Quoi
de plus normal? La science n’est pas une religion; c’est
le doute qui nous fait progresser, non pas la certitude…
Sigmund Freud : Je ne parle pas de cette sorte de doute, Ferenczi.
.Non! Je doute dans le fond; je doute du bien-fondé de la
méthode… Je doute de la …cause … Il me
vient de plus en plus souvent l’idée que nous nous
sommes fourvoyés depuis le début…
Gabriel Babatundé : Et voici
maintenant la parole : tue ton ennemi avec la férocité
de la panthère, mais n’oublie jamais d’enfouir
son dieu dans ton ventre !
Ton ennemi n’oublie jamais d’enfouir son dieu dans ton
ventre !
(Extraits de la pièce « La Damnation de Freud »
ainsi que de propos publiés dans le programme du théâtre)
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Extraits de la table ronde organisée lors
du TOMA 2001 à La Chapelle du Verbe Incarné
dans le cadre des Petits matins du T.O.M.A. / Africultures
avec Tobie Nathan, Isabelle Stengers, Lucien Hounkpatin
Avignon, le 13 juillet 2001 propos recueillis par Sylvie Chalaye
publié le 25/10/2002
avec Tobie Nathan, Isabelle Stengers et Lucien
Hounkpatin
|
LA
DAMNATION DE FREUD…
Vous qui êtes tous trois des
scientifiques, universitaires de surcroît. Comment avez-vous
été amenés à écrire pour la scène ?
Isabelle Stengers : Je crois que l’aventure
a commencé à l’occasion de rencontres à
Châteauvallon à Toulon qui s’appelaient “Théâtre
de la science”. (…) Au cours des débats est apparue
l’idée que l’on devrait pouvoir créer un
vrai théâtre, une vraie théâtralisation
d’enjeux de savoirs, d’histoire de savoirs, de conflits
de savoirs. Dès cette époque on savait que le sujet
concernerait les thérapies de l’âme et on s’amusait
avec un nom de code : “Les controverses de Châteauvallon”
en référence à la fameuse controverse de Valliadolid
qui pose la question : “Les indiens ont-ils une âme ?”
(…)
Peut-on parler
d’une démarche un peu pédagogique ?
Isabelle Stengers :
Tout dépend ce que l’on entend par pédagogique.
En un sens oui. Malheureusement souvent quand on parle d’oeuvre
pédagogique, ça suppose initier le public à un
savoir bon en soi, comme s’il était ignorant et devait
être amené à partager le bien commun de ceux qui
savent. Or ici, il ne s’agit pas d’initier, d’emmener
le spectateur au bon endroit. Il s’agit surtout de l’emmener
à l’endroit où les savoirs se cherchent pour lui
faire partager les disputes de savoirs. Il ne s’agit pas de
faire partager au public le sentiment de son ignorance. Il s’agit
de le faire penser non pas comme des scientifiques, mais avec eux,
contre eux. Car la pensée scientifique est une pensée
qui se débat.
Il s’agit donc de mettre en somme le public au coeur de la polémique.
(...)
Lucien Houkpatin : Mon approche n’est
pas différente. Ce qui m’a motivé dans cette aventure,
c’est l’envie d’aller chatouiller les profondeurs,
car c’est en chatouillant les profondeurs que l’on parvient
à les infiltrer. Et le théâtre nous offre un outil
qui permet de chatouiller.
Tobie Nathan :
Je partage entièrement ce qu’a dit Isabelle. D’ailleurs
Isabelle est mon maître, je ne dis pas ma maîtresse parce
que cela pourrait prêter à confusion. Je rajouterais
juste une chose : j’aime écrire des romans policiers,
parce que la vie est noire, la vie est triste et la littérature
sait mieux rendre compte de la noirceur de la vie et des terreurs
qui nous traversent. C’est ce que j’ai essayé de
mettre au service de la philosophie, puisque la philosophie n’a
pas voulu de moi. La philosophie est toujours optimiste, elle est
convaincue que la pensée peut amener de la lumière.
Isabelle est un savant, comme Lucien, mais moi je ne suis rien de
tout cela. Les savants interrogent la matière, ils contraignent
la matière à répondre, ils la triturent. Au fond,
un écrivain de roman policier manipule un autre type de matière,
il contraint le public à être le représentant
de cette matière et à répondre. (...)
Comment vous est venue l’idée d’inventer
une rencontre de Freud avec un tirailleur yoruba de la guerre de 14 ?
Isabelle Stengers : A part ce qui
concerne Ekudi, tout le reste est authentique. En 1919, ce qui arrive
à Freud, qui passe d’une aventure de chercheur, avec
Ferenczi notamment, à une situation de maître, maître
d’une Institution liée plutôt à Ernest Jones,
est véridique. Le fait qu'Anna Freud semblait pouvoir avoir
alors une vie propre, le découragement de Freud après
la guerre, tout ceci est vrai. Ce genre de fiction implique, si on
se place en tant qu’historien, qu’on trouve dans l’histoire
qui intéresse un moment sensible, un moment où tout
un ensemble de choses se retournent. Il y a des explications, mais
on peut en rajouter, on peut les multiplier parce que ce qui se passe
est très grave, on ajoute du sens à ce point tournant,
on l’enrichit, on en fait vivre les multiples enjeux. La fiction
que l’on a rajoutée et qui met en scène Ekudi,
est une fiction qui intervient en toute loyauté avec l’histoire.
De fait, à ce moment-là, la psychanalyse prend le tournant
vers l’institution internationale qui aura à partir de
là l’autorité qu’on lui connaît. (...)
Tobie Nathan : Tout est absolument
vrai. Les historiens travaillent à partir de documents, personne
aujourd’hui à part quelques vieillards déments
n’est en mesure de témoigner de cette époque.
Il ne nous reste donc pour raconter l’histoire aujourd’hui
que des documents et des réflexions. Quelqu’un comme
Freud, dont on dit qu’il a été l’homme le
plus intelligent du XXe siècle et c’est d’ailleurs
comme cela qu’il souhaitait qu’on le présente,
ne pouvait pas ne pas s’être posé ces questions.
Nous sommes en 1920, l’Allemagne a perdu la guerre, elle vient
de perdre le Cameroun et le Togo, Vienne est en train de s’écrouler...
Comment donc un homme aussi intelligent aurait-il pu passer à
côté de ces événements sans se poser la
question de savoir quelle est la pensée des Africains, comment
ils réagissent ? C’est absurde ! C’est
nous qui détenons la vraie histoire, même si on ne la
raconte pas dans les livres. Nous sommes donc allés chercher
la vraie histoire.
Et vous Lucien Hounkpatin, que dites vous de cette “vraie fausse
invention” ?
Lucien Hounkpatin :
C’est un travail de construction, de complexification des choses
et non pas une simplification. Une complexification qui fait avancer.
(…)
Tobie Nathan : L’histoire du
Togo est fondamentale dans cette affaire, le Togo tombe en 1916, on
ne sait pas encore s’il sera français ou anglais, à
côté il y a le Ghana qui sera anglais et le Dahomey qui
va rester français. Or, à ce moment-là, Freud
pense ou ne pense pas ? Moi, je ne peux pas accepter que mon
ancêtre psychanalyste ne pense pas. Je fais donc le pari qu’il
pense et qu’il se dit qu'il a besoin de savoir ce qu’il
se passe à Lomé où ses enfants auraient pu se
battre puisqu’un de ses fils est allé à la guerre
: c’était le front Russe mais il aurait pu partir pour
Lomé. Pourquoi un tirailleur yoruba ? Vous vous dites,
c’est parce qu’on a rencontré Lucien. Mais non.
C’est l’Histoire qui nous a envoyé Lucien pour
nous éclairer. En fait, la psychanalyse même la plus
lacanienne est infiltrée depuis longtemps par la pensée
yoruba. Il faut le savoir.
Lucien Hounkpatin,
vous seriez donc un espion ?
Lucien Hounkpatin :
En effet, qu’est-ce que l’on fait des noyaux durs qui
circulent ?
Tobie Nathan :
On ne peut pas les avaler, on ne peut pas les cracher non plus. (...)
Quel est l’enjeu
d’une telle pièce ?
Isabelle Stengers :
Pour chacun c’est différent. Pour moi, un enjeu sort
de l’écheveau, car si on a un seul enjeu autant écrire
un article académique. Mon problème comme philosophe
ce sont les pratiques de savoir. Quand les sciences occidentales sont
fortes parce qu’elles ressemblent à la physique ou à
la chimie, cela ne veut pas dire qu’elles ont trouvé
l’ouvre-boîte universel. On peut se dire que dans certains
domaines de production de savoir, si elles ne larguent pas les amarres
avec ce qui a fait leur force, elles risquent de payer le prix. Et
dans notre histoire occidentale, le modèle des sciences positives
est relativement hégémonique. Avant de rencontrer Tobie
et Lucien, j’avais l’intuition que dans le domaine de
la psychothérapie, la question de qu’est-ce qu’une
science a un prix catastrophique. Pour moi, cette rencontre Freud
/ Ekudi, c’est la rencontre entre, d’un côté,
quelqu’un qui croit enfin faire converger l’art de guérir
et la recherche scientifique au sens où l’entend la physique
et la chimie et de l’autre un maître en formation venu
d’ailleurs. Qu’est-ce que guérir ? Voilà
la question qui les rapproche. Quand on s’éloigne des
sciences dites expérimentales, on voit que le modèle
qui prospère, repris dans d’autres domaines de production
de savoir, se transforme en poison.
Tobie Nathan :
Moi j’avais deux enjeux. D’abord une passion amoureuse
pour Freud. Depuis l’adolescence, parce qu’il a accompagné
ma sexualité adolescente, comme beaucoup de jeune gens de ces
années-là, j’ai fait un transfert amoureux. J’aime
Freud. Et aimant Freud, j’ai voulu le sauver. La Damnation de
Freud est une tentative de sauver Freud de deux problèmes où
il a perdu son âme. Le premier, c’est qu’il croit
que les Blancs pensent, ce qui est déjà discutable,
mais surtout il est convaincu que les Blancs sont les seuls à
penser. Et il fallait que je le sauve de cela, sinon je ne pouvais
continuer à l’aimer. Pour moi, ce n’est pas par
bêtise, mais par décision stratégique qu’il
se met à défendre cela. Mais si vous dites que Freud
s’est laissé berner pas la pensée ambiante vous
cassez mon idole, et vous sapez ma sexualité par la même
occasion. (Rires) Le deuxième enjeu, c’est le judaïsme
de Freud qui écrit dans Totem et tabou “Je suis juif
et je ne sais pas pourquoi.” Ce qui est terrible. Comment un
Juif peut-il dire cela ? Alors là, il fallait absolument
que je le sauve une deuxième fois. Je me suis donc retroussé
les manches. J’espère que j’y suis parvenu et que
l’on m’en saura gré dans la famille de Freud et
dans la famille psychanalytique.
Et vous Lucien,
s’agissait-il de planter les fameux noyaux ?
Lucien Hounkpatin :
Il y a pour moi aussi deux enjeux. Si on revient à mon histoire
de noyaux, il s’agissait d’interroger l’existence
du multiple. Y-a-t-il une multiplicité ? Et l’autre
enjeu : comment la rendre possible ? La pièce est un objet
fabriqué pour penser à l’espace des possibles.
(...)
Avignon, le 13 juillet 2001
propos recueillis par Sylvie Chalaye
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