| Résumé |
A
travers six cas cliniques exposés de maniere tres detaillée,
ce livre raconte l'histoire d'une collaboration exceptionnelle entre
une équipe de médecins de l'hopital Necker-Enfants malades
et un groupe d'ethnopsychanalystes du Centre Georges Devereux, Université
de Paris 8. Ces deux équipes ont réuni leur savoir, leurs
efforts et leurs compétences techniques pour prendre en charge
des malades du sida originaires d'Afrique centrale, du Maghreb et de
Haiti. Exemple d'une collaboration entre médecine et sciences
humaines, entre techniques thérapeutiques médicales sophistiquées
et techniques thérapeutiques traditionnelles ayant un autre type
de sophistication.
Une
expérience pionnière qui ouvre des perspectives nouvelles
pour changer les modes de soin.
La médecine se révèle souvent
très efficace dans la prise en charge technique des maladies
infectieuses. Elle l'est beaucoup moins dans les relations avec les
patients. Lorsque ces derniers sont d'une culture totalement différente
de celle de leur médecin, le malentendu est particulièrement
grave. |
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- 19 janvier 1999 - par TAREK MOUSSA
Comment soigner les séropositifs issus d'une
culture différente ? Histoire d'une expérience pionnière
menée à Paris.
Il est établi, aujourd'hui, que la totalité des malades
d'origine africaine, antillaise et maghrébine vivant avec le
VIH recourent, concurremment aux soins hospitaliers, à des thérapeutiques
« parallèles ». Appels à l'aide, énoncés
magiques, rituels thérapeutiques, fréquentation de groupes
de prière, recours aux amulettes et autres gris-gris, autant
de procédures autour desquelles s'organise la vie concrète
des familles et qu'il n'est pas possible d'ignorer si l'on veut parvenir
à élaborer des messages de prévention adaptés.
Une équipe d'universitaires français dirigée par
Tobie Nathan, professeur de psychologie clinique et pathologique à
l'université de Paris-VIII, et Stéphane Blanche, directeur
du service d'immuno-hématologie pédiatrique de l'hôpital
Necker-Enfants malades, a accompagné, trois ans durant, des mères
et des enfants migrants infectés par le VIH, en essayant de faire
cohabiter, par le biais d'une démarche ethnopsychiatrique, les
propositions médicales et les procédures thérapeutiques
traditionnelles. Soigner est le compte rendu, à travers six cas
cliniques exemplaires, de cette entreprise pionnière dont l'objectif
avoué est d'améliorer la prise en charge relationnelle
de patients aux origines culturelles bien marquées.
Bien sûr, il n'était pas question de prendre les récits
des malades pour argent comptant, mais il fallait se mettre à
leur écoute, comprendre leur interprétation de la maladie,
en acquérir une meilleure intelligence. Il n'est pas un patient
dans cette population, fût-il cultivé et parfaitement instruit
des causes objectives de l'infection, qui ne prenne au sérieux
les autres raisons, à ses yeux plus fondamentales : attaques
sorcières, expiation, signe d'une élection... La permanence
de cette grille de lecture n'est pas fortuite et ne peut être
réduite à une simple croyance.
Dans le cas des Congolais, par exemple, aux yeux desquels le sida est
intimement lié à la sorcellerie, probablement en raison
d'une parenté conceptuelle entre les mécanismes de l'épidémie
(le sida est donné par quelqu'un, un proche lui-même contaminé)
et les théories sorcières (capture et « dévoration
» d'un proche de l'un des membres du groupe de sorciers), celui
qui récuse l'origine sorcière de son mal s'exclut du même
coup du réseau communautaire de prise en charge et renonce à
la protection du lignage. En tant qu'individu isolé, il ne peut
plus compter sur l'intervention du féticheur. « Le réseau
d'entraide congo est structuré autour du kundu, la substance
de sorcellerie, et du nkisi, la force destinée à la combattre.
Supprimer l'accès à l'interprétation sorcière,
c'est supprimer l'accès à l'ensemble du réseau
produit par l'existence de ces êtres. » Pis : en adoptant
une stratégie de défense individuelle, le malade occupe
la place exacte « du sorcier qui, lui aussi, est un être
solitaire, poursuivant des intérêts personnels »
et risque de ce fait les vengeances de la collectivité. Vouloir
se soustraire à la sorcellerie conduit donc à se priver
des remèdes de la contre-sorcellerie.
Pasteur évangéliste, nganga (féticheur congolais),
docteur-feuille, marabout, cheikh (guérisseur), waliy (saint
musulman), autant de personnages ou d'entités auxquels les malades
font constamment référence et dont l'action est perçue
comme décisive pour contrecarrer les attaques sorcières.
Car si le réseau médical est perçu comme un moyen
efficace de lutter contre les symptômes de la maladie et accepté
en tant que tel, le recours au réseau traditionnel permet de
s'attaquer directement à l'origine du mal.
Tobie Nathan relève, cependant, une parenté structurelle
entre la médecine moderne et la sorcellerie. L'une et l'autre
constituent un réseau. Tout Occidental en difficulté peut
se connecter au réseau médical, de même que toute
personne d'ethnie congo confrontée aux mêmes difficultés
peut se relier au réseau de sorcellerie. Le parallèle
ne s'arrête pas là. Chaque réseau s'articule, en
effet, autour d'objets et de forces réelles : « Le virus
VIH et les forces d'invention et de créativité qu'il a
déclenchées chez les humains » pour la médecine
; le kundu et le nkisi pour le réseau d'entraide congo. Ces réseaux
étant parfaitement réels, les événements
ou les énoncés exprimés « doivent a priori
être aussi considérés comme réels ».
On ne peut donc raisonnablement attendre de ces malades qu'ils renoncent
à leur interprétation. Il faut, au contraire, s'efforcer
de dispenser les soins « de manière audible sans couper
les malades et leurs familles des mondes qui leur apportent le plus
de réconfort ». Car la compréhension par les médecins
du dispositif traditionnel « a toujours eu pour conséquence
l'approfondissement du lien et de la relation médicale, et donc
une plus grande efficacité du traitement ».
Le message de Tobie Nathan est double : il invite les praticiens à
mieux tenir compte des habitudes culturelles de gestion de la maladie
et plaide pour une paix négociée entre sciences humaines
(psychologie, anthropologie, etc.) et médecine traditionnelle
au nom d'une meilleure prise en charge relationnelle du patient.  |
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