Psychanalyse païenne

Essais ethnopsychanalytiques

Nouvelle édition, entièrement revue et augmentée de trois chapitres inédits

Tobie Nathan


Auteur :

Tobie Nathan
Editeur :
Paris, Odile Jacob, 1995, 250 p.

4ème de couverture :

Quand un cheikh kabyle fabrique un talisman et qu'il l'offre à un patient comme seule réponse à sa demande de soins, cela ne relève pas de la magie mais d'une logique impalpable, véhiculée par des objets, des rythmes, des chants, des sacrifices d'animaux. Comprendre cette logique propre aux sociétés traditionnelles : voilà qui est indispensable pour une bonne prise en charge des patients migrants.


Résumé :

Analyse de quelques grands mythes ayant servi de matrice à des théories cliniques, en psychiatrie, psychanalyse ou en psychothérapie : dipe, Dionysos, Attis, Naricisse, Demeter, Adonis, Adam et Eve Recherche de modèles de compréhension de l'occurence des mythes en clinique en tâchant de ne pas réduire la spécificité du mythe qui est ici considéré comme un mode d'emploi technique.
Mots clés :

Etudes grecques, philosophie, anthropologie, mythologie, psychopathologie, psychanalyse, ethnopsychiatrie.

 

 

Extrait :

"14 heures. Amokrane entre avec quelqu'appréhension dans la salle de consultation; il prend place dans le groupe de thérapeutes. Il y a là Hamid, d'origine kabyle, le regard clair et bon enfant grand-ouvert sur le monde; Hamid, le subtil, le sensible, le profond. Il a déjà rencontré Amokrane chez lui pour préparer la consultation. Ils ont échangé des pensées sur les origines des noms, sur l'ancêtre tutélaire de la tribu, sur les confréries maraboutiques en Kabylie. Dans la salle d'attente, Amokrane, un peu énervé tout de même, a trompé l'ennui en bavardant encore avec Hamid. Ils ont recommencé leur interminable discussion sur les origines. Marième est là aussi, peule du Sénégal, drapée de couleurs chatoyantes, froissant les ors de son visage à ceux de ses longs doigts déliés; déjà occupée à musser de fulgurantes visions derrière ses paupières mi-closes. Dans la salle d'attente, elle a offert le thé à la menthe, proposé les petits gâteaux, les yeux baissés, avec cette fausse humilité un peu moqueuse qui fait le charme des Africaines bien élevées. Et Viviane, tendre Créole pleine du tumulte de la Guadeloupe qui s'évertue maintenant à dissimuler d'adroites stratégies sous le masque d'immenses yeux innocents. Et puis Alhassane, noble peul du Fouta Djalon, ombre longue du soir, détendant ses membres gracieux au rythme de la reptation du caméléon. Il a maintenant laissé doucement reposer son menton au creux de sa main ouverte en corolle. Sans doute pense-t-il aux temps perdus, ceux où l'on pouvait passer l'après-midi à échanger les salutations, assis en tailleur, perdus dans la contemplation du sable, au pied du sycomore. Durant la présentation, à l'appel de son nom, il incline respectueusement la tête, tout en esquissant un geste de la main vers son cœur. Et Jean, l'aristocratique Ewé du Togo, qui trottine sur ses jambes minces toutes les richesses millénaires de la forêt sacrée. Et aussi Souren, l'Arménien à la langue rude, Henriette, la berlinoise partie si loin à la recherche du ring, l'anneau des mille langues. À chacun, Amokrane présente ses salutations, pose quelque question, s'informe de l'origine exacte de sa famille, de sa langue maternelle, dit un mot sur ce qu'il sait de la coutume de l'autre.


Puis, il se tourne vers moi. « _ Je dois vous prévenir, me dit-il, je n'accepterai de discuter avec vous que si vous répondez correctement à cette seule question… Interloqué, je réponds:

_ Posez moi votre question. Et il ose:

_ Heu… Qu'y avait-il au début?"

Je pense: "Au début, je le sais, la terre était « déserte et vide » (Tohû wâ bohû). Que Diable peut signifier sa question? À l'origine de sa maladie? Au début de la prise en charge qu'ont initiée les deux psychologues qui l'accompagnent à la consultation? Avant sa conception? Avant que n'existe sa famille? Au début?


C'est mardi. Je dirige la consultation d'ethnopsychanalyse. Je regarde autour de moi. Je suis entouré d'une quinzaine de thérapeutes. Ils sont beaux, profonds, généreux de leurs pensées intimes, lourds d'une expérience chaque jour remise en cause. Je connais chacun d'entre eux. Tout au long de nos longues années de pratique en commun, j'ai eu l'occasion de débattre de leurs sources d'inspiration, d'évoquer longuement leurs origines, de discuter leurs projets, leurs douleurs…"

 
 
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